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Régis Poisson*: Pour inventer, il faut faire des erreurs de raisonnement

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*A consacré sa vie à la direction de la recherche dans l’industrie chimique. Président de la société de conseil en innovation AETV-Balard.

Innovationblog : Comment définissez-vous l’innovation à partir de votre expérience ?

Régis Poisson : Pour moi l’innovation est le développement de procédés, produits ou services nouveaux ou améliorés. Le but est de se différentier pour créer une nouvelle activité rentable, pour faire plus de profit ou pour augmenter sa part de marché. Cela suppose d’avoir une excellente perception des marchés existants ou à venir, de trouver ou développer les technologies ou savoir- faire qui permettent d’apporter ces solutions nouvelles et de s’assurer que c’est réaliste.

A contrario (démarche push), si on dispose de nouvelles technologies ou savoir faire on peut se poser la question de savoir si cela peut conduire à des produits, procédés ou services rentables et dans quelles conditions (seul ou en alliance)

Innovationblog : Pensez-vous qu’on puisse la piloter ?

Régis Poisson : D’une manière générale les compagnies aujourd’hui ont une stratégie comportant un volet innovation où on définit dans quels domaines on souhaite innover. Dans ces domaines on organise le processus d’innovation

Une démarche d’innovation est un investissement  à hauts risques technique, commercial et humain et il est indispensable que le DG soit prêt à assumer ces risques, et que ce soit inscrit dans la stratégie. Et que l’on dispose  des équipes marketing, RD et technologiques appropriées, en étant capable de les faire travailler ensemble avec un chef de projet.

Actuellement la plupart des sociétés pratiquent l’innovation dans ce cadre et les projets sont régulièrement et systématiquement évalués à travers un stage gate process. Le principe de base est d’avoir un maximum d’idées, venant de l’entreprise ou d’ailleurs, qui sont évaluées régulièrement pour décider si on continue ou pas.

Depuis 15 ans, le processus d’innovation s’est enrichi d’’une approche ouverte sur l’extérieure de façon à trouver des idées ou des technologies hors de l’entreprise (open innovation). L’innovation reste un processus d’entreprise. Les motivations sont éminemment économiques. Elle doit donc être dirigée par des entreprises. Elle est généralement pull c’est-à-dire tirée par le marché.

Innovationblog : Comment la recherche scientifique joue-t-elle correctement son rôle pour répondre à ces besoins des marchés ?

Régis Poisson : C’est l’innovation push : venant d’idées apportées en interne elle ne pose pas de problèmes. Elle doit être encouragée. C’est un des paradoxes de l’innovation. Les idées neuves viennent de gens qui savent « sortir de la boite » et ceci est vrai autant pour les idées de marché que pour des solutions nouvelles. Cette population d’électrons libres est délicate à gérer mais est indispensable. J’aime la formule : Pour inventer il faut faire des erreurs de raisonnement.

Venant  de découverte ou d’inventions de la recherche universitaire elle correspond à des ordres de grandeurs de temps qui peuvent être élevés. Les cristaux liquides, l’effet laser, les cartes à puce, les piles à combustibles sont des bons exemples.

Les universités sont potentiellement des défricheurs sur des idées nouvelles (de la découverte à l’invention). Laissées à elles-mêmes, elles sont forcément sur le long terme et avec des taux de réussite très faibles. Sinon, sur incitation des entreprises elles permettent de mieux poser et comprendre la difficulté des verrous technologiques.

Il ne faut pas oublier que la recherche dite fondamentale, sauf cas particulier, est associée à l’enseignement supérieur. Son but est de comprendre les lois de la nature de trouver des modèles. La recherche fondamentale est a priori ouverte et ses membres communiquent avec leurs pairs de la même discipline. Il est très difficile de juger de la quantité de recherche à faire.

Innovationblog : Dans quelles directions  peut-on attendre les prochains développements ? 

Régis Poisson : A moyen et long terme, selon les théories, on considère que les innovations se développent dans le cadre de changements  technologiques en cours. A la clef, les économies de matière premières et la transition énergétique. Aujourd’hui, c’est clairement le numérique sous toutes ses facettes,  et le développement durable au sens large. Un autre aspect, c’est la miniaturisation plus connue sous les termes de nanotechnologie,  nanomatériaux. En biologie, je ne suis pas convaincu  que l’on soit prêt. La relation entre la molécule, la cellule et l’effet sur la vie est encore balbutiante. C’est généralement complexe et il y a des domaines comme le cerveau où on est très loin des causalités.

Innovationblog : Les grandes régions du Monde sont en compétition économique dans tous les secteurs pour acquérir des technologies et des avantages compétitifs. Comment voyez-vous le rôle de l’innovation?

Régis Poisson : Au niveau mondial, la compétition n’est pas de pays à pays mais d’entreprise à entreprise. La technologie est éminemment transmissible et l’avantage concurrentiel n’est plus pérenne. Par contre restent les facteurs humains. S’adapter aux milieux humains locaux est une clef de base. L’utilisation des pots Gerber est un exemple resté célèbre.

Innovationblog : L’industrie chimique est en soi une innovation majeure de l’humanité. Mais aujourd’hui, peut-on encore y innover ? 

La chimie a fait des progrès considérables ces 50 dernières années. On est passé de règles à des modèles quantifiés. C’est donc devenu une science « exacte » avec la possibilité de modéliser et donc de prévoir. Du coup c’est une science mature où les découvertes de rupture sont de plus en plus rares. Par ailleurs les avantages concurrentiels sont de faible durée et les barrières d’entrée sont réduites. Ceci explique le déplacement rapide des installations chimiques vers les pays émergents et particulièrement la Chine ! Par contre, les possibilités d’amélioration existent bien : le cas  des batteries au Li est un bon exemple. L’acide hyarulonique est un second exemple (polymère synthétique copiant celui du liquide synovial). Le bio raffinage fait rapidement de grands progrès. Le problème, c’est plutôt le comportement humain et les coûts. L’économie circulaire, c’est l’exemple type : on a les solutions techniques, la limite vient de la récupération, puis du tri, et enfin des coûts.

Innovationblog : Quels sont pour vous les acteurs pivots  de l’innovation dans l’entreprise ?

Régis Poisson : En ce qui concerne le management de l’innovation, la tradition était d’avoir un directeur RD qui est l’élément de la direction en charge des choix et du suivi des projets de recherche et un directeur scientifique qui est le veilleur de ce qui se passe dans la science en général. Le Directeur RD devient le directeur de l’innovation avec une responsabilité déplacée vers la connaissance du marché et la valeur des innovations. Par exemple, mon dernier successeur est devenu vice-president  Marketing & Innovation.

Author: pergame

Créateur et réalisateur depuis 10 ans de show-rooms virtuels et de vitrines technologiques pour des groupes de haute technologie, PERGAME CONSEIL est un cabinet de conseil spécialisé dans la valorisation de l’innovation et des technologies. Ses experts et designers accélèrent la transformation des réseaux d’innovation en développant leur audience et leur rayonnement au sein des entreprises et de leurs filières métiers. L'expérience acquise par PERGAME CONSEIL et ses partenaires Cybel, Creé, RCBF dans la valorisation de l'innovation est irremplaçable pour les entreprises qui veulent progresser vite et bien. La part que le cabinet a pris depuis des années dans la priorité donnée à l'innovation aujourd'hui témoigne de son objectivité et de son sérieux dans ce domaine au-delà de la précarité des effets de mode.

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