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Jean-Luc Beylat* : Faire comprendre l’enjeu transformationnel de la société vers la dynamique de l’innovation

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*Président d’Alcatel-Lucent Bell Labs France et du Pôle Systematic-Paris-Région d’Alcatel-Lucent Bells Labs 

Innovationblog : Dans votre récent rapport avec Pierre Tambourin au Ministre du Développement productif L’innovation, un enjeu majeur pour la France vous caractérisez précisément l’innovation. Pensez-vous qu’aujourd’hui la vision de l’innovation soit suffisamment claire et cohérente ?

Jean-Luc Beylat : Les visions qu’on a en France de l’innovation ne sont en effet ni toutes claires ni toutes cohérentes. Nous avons essayé collectivement de donner une définition dans le rapport mais pour faire court, innover, c’est apporter un contenu nouveau à un marché qui en est transformé. Or il se trouve que nous traversons une époque dans laquelle se présentent beaucoup d’opportunités d’innovation. Ce qui restructure les industries, voire les économies : dans la transformation schumpétérienne, beaucoup de choses apparaissent mais beaucoup d’autres disparaissent. Car les mécanismes de la mondialisation apportent vite des impacts larges aux innovations, les pays émergents en progressant poussent vers des champs nouveaux… bref, pour nous, il devient  urgent de remettre l’innovation au cœur du logiciel français, parce que sans cela nous risquons de nous retrouver tout à fait dépassés. C’est pourquoi il ne faut pas se tromper sur le sens de ce qui a lieu ;  or il y a aussi une mode de l’innovation avec beaucoup d’acteurs pas toujours compétents qui s’expriment à leur manière sur ce buzz du moment. Au fond tant mieux, mais nous devons veiller à ce que s’effectue correctement la prise de conscience de cette transformation radicale. Il s’est vraiment produit une mutation. La France comme six autres grands pays pouvait peser sur les plateaux de R&D il y a 30 ans. Aujourd’hui avec l’apparition des pays émergents, c’est fini. Les Français ne sont plus avantagés ni par leur culture, ni par leur démographie, ni par la taille de leur marché. Un acteur innovant doit tout de suite se porter sur la place internationale, sinon il va vite être mis hors course. L’enjeu de marché et la dynamique de rupture sont d’emblée internationaux. Le problème en France, c’est qu’on a conservé encore une culture – technologique – du cycle long, alors que le monde tourne en cycles courts, et une logique d’interaction hexagonale, alors que le monde fonctionne en interaction globale. Regardez ce qui se passe autour de nous : qui aurait pu prévoir l’entrée de DongFeng dans le capital de PSA ? L’achat de Whatsapp par Facebook ? … Il est grand temps de se résoudre à sortir de sa zone de confort, à prendre des risques en relevant des challenges nouveaux, à développer l’entrepreneuriat, et l’intégrer dans notre code génétique !

 

Innovationblog : C’est à l’ouverture d’un vaste débat politique sur l’innovation que vous avez appelé.  Qu’en attendez-vous exactement ?

Jean-Luc Beylat : Le débat n’a pas encore eu lieu, il faut l’ouvrir…En France, vous avez remarqué que tout passe par des lois, des prises de positions politiques… Il ne peut donc y avoir d’évolution à venir de la société sans débat politique ni réflexion sur notre modèle économique. Or il se trouve que nos élus quelle que soit leur bonne volonté n’ont pas en général une grande expérience des entreprises. Comment leur faire comprendre l’enjeu transformationnel de la société vers la dynamique de l’innovation,  pour qu’ils l’encouragent ?  Le sens du débat doit aller dans ce sens : Oui la France détient des actifs, mais elle doit se projeter dans l’avenir. Il faut que la France devienne une terre d’attractivité (exemple : le passeport talent), accueille les entrepreneurs, s’ouvre à la diversité, intensifie les échanges public/privé, accentue l’effort de recherche public/privé. Le plan Innovation de la Ministre Fleur Pèlerin va dans ce sens que nous avions repéré. On observe bien que des présidents de région, des ministres, certains parlementaires commencent à intégrer cela dans leur action. Il y a encore beaucoup d’idées convenues, mais l’important, c’est d’avancer. Ça reste encore  un enjeu compétitif.

 

Innovationblog : Vous avez insisté sur l’importance des facteurs culturels et sociologiques. Quels sont pour vous dans ces domaines les premières priorités à défendre?

 Jean-Luc Beylat : L’innovation, d’abord ça se passe quelque part.  Dans le rapport, on a insisté sur les lieux symboliques : la Silicon Valley aux USA, Tel Aviv en Israël, etc. En France, on a les pôles de compétitivité sur le territoire, les incubateurs…. Tous ces lieux sont des tremplins avec différents niveaux de compétences: régional, national, international. Ces niveaux sont interactifs et complémentaires, pour une mise en échelle adaptée à l’objectif mondial. Par exemple, en Allemagne, ce qui marche bien, c’est l’interaction puissante entre régional et international pour exporter. En France,  les PME se projettent difficilement sur l’international, alors que les grandes entreprises sont tellement internationales que cela peut poser des problèmes pour le développement hexagonal… Il faut donc développer les interactions PME/grandes entreprises.

Mais plus profondément, nous souffrons d’un schéma d’enseignement à la fois défaillant et inadapté.  Je constate à l’arrivée qu’on n’a pas donné assez de place à la formation des intelligences à l’esprit d’entreprise, en apprenant à aller out of the box. L’entreprise, c’est encore le diable à l’école ! La scolarisation canalise les esprits dans l’appris et le conforme, sélectionne un petit nombre seulement pour des formations supérieures adaptées. Comment faire ? On n’a pas encore pris la mesure que l’accès au savoir qui était autrefois de l’ordre de la rareté a changé de nature avec internet. Aujourd’hui un adolescent accède à une connaissance encyclopédique sur son smartphone, s’il  le veut. L’enjeu n’est plus alors de favoriser l’accès à la connaissance mais son usage, seul capable de créer de la valeur. Il faut se préparer à un monde qui aura des modes d’interactions totalement différents de ce que nous avons connu.

 

Innovationblog : Vous faites des propositions en faveur d’une politique publique de l’innovation en France. Votre rapport cartographie une nébuleuse d’entités et de processus. Cette complexité ne peut-elle rendre confuse la stratégie ?

 Jean-Luc Beylat : Depuis 10 ans, il faut saluer la dynamique continue qu’ont lancée les gouvernements successifs quelle que soit l’alternance : création et reconductions des Pôles de Compétitivité, fondation de l’ANR,  lancement et renforcements des Investissements d’Avenir, création des IRT… Beaucoup de choses ont donc été faites par les structures de l’Etat pour préparer l’avenir. Pour notre Rapport, il nous a été demandé de trier, de proposer, de couper. En effet l’Etat n’a pas su intégrer ses différentes initiatives. Cela aboutit à des démarches en parallèle dont les différentes sources dans les ministères se concentrent chacune sur son périmètre, sans supervision  générale. C’est pourquoi nous avons donc d’abord préconisé de faire la cartographie complète des actions ainsi que de positionner auprès du Premier Ministre une supervision «indépendante» des administrations qui guide les décideurs dans l’optimisation de l’efficacité des dispositifs publics. Le message essentiel, c’est de faire reconnaître bien sûr que l’initiative innovatrice ressort de l’entrepreneuriat des personnes, individuellement ou collectivement,  mais que la stratégie politique est  fondamentale pour le faciliter. Vous savez, ce n’est pas par hasard si la Silicon Valley est aux USA, etc., si le Holon Institute of Technology est en Israël, c’est parce qu’il y a là-bas des politiques publiques d’Etat  résolues à favoriser systématiquement les initiatives innovatrices privées. Ce sont ces politiques volontaristes de l’innovation qui permettent l’acculturation à l’innovation, le développement des écosystèmes, la multiplication des investissements, la croissance des entreprises, tout ce dont nous rêvons. A ce sujet, l’innovation est darwiniste : ne nous trompons pas, il est impératif de concentrer l’effort sur les entreprises qui ont la capacité de croître (en absorbant les autres, etc.) et ne pas le diluer sur celles qui décrochent. Sinon, à l’arrivée, on n’aura pas de résultats probants.

A vrai dire, ce ne sont pas tant les moyens qui manquent ; quand on les additionne, il y en a beaucoup. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une bonne coordination de politiques publiques, à long terme, qui s’inscrivent sur la continuité. L’Etat doit viser la synergie et non l’addition des projets, qui aboutit en fait à la division des énergies.

 

Innovationblog : Le décloisonnement coopératif en France entre recherches fondamentales publiques, recherches appliquées privées, sources de financement, développement, etc. vous parait-il  prendre un rythme suffisamment rapide pour affronter la compétition internationale ?

 Jean-Luc Beylat : Non, c’est encore trop lent – et trop cloisonné, même si ça va dans le bon sens (Loi Fioraso par exemple). J’observe beaucoup de progrès, beaucoup d’attention dans les propos des dirigeants, mais par rapport à l’ampleur des attentes, et à ce qui se passe dans d’autres pays, les résultats sont encore insuffisants. C’est aujourd’hui dans les espaces de recherche et de connaissances amont qu’on trouve les schémas de rupture importants. La contribution de la recherche publique aux opportunités d’innovation est devenue encore plus forte qu’avant. L’univers public de la recherche a beau être inégal en France, comme il y a là un capital considérable, il faudrait (mieux) l’utiliser. Or même la recherche privée connaît mal cet univers. Ce qui fait que les grands groupes internationaux du CAC 40 se connectent souvent vers les recherches publiques d’autres nations, avec lesquels ils ressentent plus d’ouverture et d’affinité…Cela doit donc être le chantier prioritaire de tous les centres de recherche (CNRS, CEA, INRIA …). Le moteur doit aussi changer : les instituts de recherche publics ont recherché jusqu’ici trop souvent les coopérations avec les entreprises de manière intéressée pour compenser la baisse de leurs allocations publiques par des nouvelles recettes. Ce n’est pas cela l’objectif. Il s’agit plutôt à mon avis pour eux d’augmenter la création de valeur publique, ce qui augmentera par suite les budgets globaux de recherche.  Ainsi, dans le grand débat sur la valorisation de la propriété intellectuelle, je ne pense pas que la recherche publique doive se rémunérer sur la propriété intellectuelle d’inventions par l‘exploitation indirecte d’accord de licences. Pour exploiter ces accords – de façon indirecte autant que de façon directe, il faut exister sur des marchés, ce qui n’est pas le cas des structures publiques. Cela doit par conséquent se faire par le moyen de la création d’entreprise.

 

Innovationblog : Qui identifiez-vous comme véritables acteurs de l’innovation dans l’entreprise ?  Qui peut en définitive piloter les innovations ?

 Jean-Luc Beylat : J’observe que les directions en charge de l’innovation ont toutes des contenus  différents. Pourquoi ? Une entreprise est par construction un espace conservateur sur un marché donné. Pour autant, elle est challengée continuellement et risque toujours de disparaître – voyez toutes ces belles entreprises si puissantes hier qui n’existent plus aujourd’hui. Une entreprise se doit donc à la fois de gérer les attentes des clients, mais aussi de générer ce qui suscitera les marchés de demain. Pour cela deux solutions : acheter les innovations qui s’annoncent et les entreprises qui vont avec (stratégie d’Essilor par exemple qui rachète des dizaines d’entreprises pour rester leader  dans le domaine des verres). Ou alors développer en son sein des ruptures qui contrediront ce qui se faisait avant, avec des sortes d’entreprises virtuelles  internes (chez Alcatel-Lucent, exemple de Nuage), ce qui est très complexe.

Pour cette raison je ne crois pas qu’on puisse centraliser le pilotage de l’innovation, car les challenges se trouvent dans le Marketing, la R&D, et tout le cœur de l’entreprise. En outre, la part extérieure des produits d’entreprise a considérablement augmenté. Une voiture, il y a 15 à 20 ans, était presqu’entièrement faite à l’intérieur de l’entreprise. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Les plates-formes d’énergie, de télécom, etc. sont partagées, les PME participent à ces interactions et les grands groupes sont secoués par cette transformation du fonctionnement de tous leurs métiers, de leurs écosystèmes, les répercussions sur leurs cycles….  Je crois donc que ce qu’on doit diriger de manière centrale, c’est la culture de l’innovation, pour favoriser l’initiative, la connaissance  disruptive, le décloisonnement. Ensuite, c’est à chacun dans son métier de voir comment il peut impacter des innovations, en manageant avant tout efficacement son activité.

 

Innovationblog : Le monde économique escompte –t-il avec raison une révolution numérique pour apporter productivité et croissance ? 

Jean-Luc Beylat : Gilles Babinet dans L’Ere du numérique vient de montrer les changements de paradigme qui ont créé des dynamiques extraordinaires avec des gains de productivité. Voyez par exemple l’émergence du numérique dans la consommation avec les réseaux sociaux : les grandes marques se construisent maintenant davantage dans les réseaux sociaux qu’avec la publicité TV.  Voyez encore les mutations du tourisme ou de l’aviation par les plates-formes numériques qui provoquent l’intensification des voyages. On pourrait continuer… La dernière illustration de la transformation numérique, c’est le mécanisme du cloud qui permet de transporter à l’extérieur de l’entreprise des services logiciels qui sont améliorés en temps réel…Ce sont de tels changements qui créent de la valeur. Les PME françaises à cet égard n’ont pas encore assez investi dans la numérisation. Il y a une urgence pour toutes les entreprises quelle que soient leur taille. Même la stratégie change : autrefois les plans stratégiques étaient élaborés par un petit groupe en vase clos pour le comité exécutif, qui l’entérinait avant de le classer ; aujourd’hui, les éléments de stratégie sont discutés et définis à l’intérieur de l’entreprise et quand ils arrivent au comité exécutif, ils ont déjà été absorbés et leur validation permet à l’entreprise d’avancer – et de changer beaucoup plus vite.

 

Innovationblog : Le secteur Télécom a joué un rôle essentiel dans la globalisation et le développement des Emergents. Pourtant, la crise économique ne l’épargne pas. Comment définissez-vous la stratégie R&I des Bells Labs dans ce contexte ?

 Jean-Luc Beylat : Alcatel-Lucent investit 15 %  de son CA dans la R&D, ce qui est énorme. On n’a pas le choix, notre espace technologique est en constante ébullition. Nous sommes contraints d’innover. C’est ce qui nous permet de perdurer… Comment fait-on ? On se focalise sur les marchés de notre cœur de métier : on est au cœur de l’internet, de l’IP, que ce soit mobile ou fixe, des autoroutes de l’information, des technologies de routage ou d’accès. Et on se focalise  d’une part sur les attentes des clients avec du développement incrémental, d’autre part sur la recherche avec les Bell Labs, organisation prestigieuse (une dizaine de Prix Nobel) qui a inventé une bonne part des technologies de l’information sur ses 4 ou 5 sites clef dans le monde. Ce qu’Alcatel-Lucent demande à ses Bell Labs, c’est bien sûr de répondre à ses demandes mais surtout de trouver des solutions qui vont changer l’industrie des communications – au-delà du seul périmètre du Groupe. C’est comme ça que la téléphonie mobile, l’adware, le multiplexage en longueur d’ondes  ont été inventés. Pour les solutions de demain, notre demande, c’est d’apporter les concepts initiaux et leur démonstration, qui seront développés sur la business line, par les mécanismes performants que nous avons mis en œuvre, en accélération. Prenons un exemple pour augmenter le débit, les Bell Labs  ont inventé la technologie optique du 100 Giga cohérent qui consiste à mettre encore plus de débit dans les fibres, et il s’est passé moins d’un an entre la livraison des Bell Labs et la mise sur le marché ! Parallèlement, ils ont mis au point le vectoring, technologie pour augmenter le débit des flux téléphoniques sur ADSL. On a transformé très vite avec des experts de la propagation et des mathématiciens une technologie finissante (l’ADSL) en modèle d’affaire attractif là où la fibre a du mal à être installée pour des raisons réglementaires.

 

Innovationblog : Pensez-vous que le management de l’innovation diffère spécifiquement selon les secteurs ou qu’il est analogue à travers des applications diverses ?

Jean-Luc Beylat : Ce qui diffère, ce sont les constantes de temps : très rapides dans le numérique, à long terme pour les biotechs avec les validations de médicaments ; les besoins d’investissements : là encore selon les secteurs, de quelques centaines de milliers € à des dizaines de millions € ; les technologies de métiers, bien entendu. La conduite des innovations dans les secteurs est donc, sur ces points, spécifique. Cela étant dit, il  faut souligner que les aspects culturels de l’innovation sont communs et ressortent de démarches communes, quels que soient les secteurs: s’impliquer dans les écosystèmes, aller à la frontière de ses marchés, étudier les offres, communiquer. La communication quand elle n’est pas excessive joue évidemment un rôle important dans l’innovation parce qu’elle crée de la dynamique pour la suite.

 

Innovationblog : Quelles innovations prévisibles vous paraissent elles susceptibles de modifier le plus le monde dans les années à venir ?

Jean-Luc Beylat : Je pense à deux secteurs clefs, l’énergie et la santé.  D’abord, la recherche et l’innovation dans l’énergie me semble capitales, du fait de son coût, des rejets de CO2, etc. C’est devenu un schéma complexe, et il semble que le schéma le plus performant, ce ne sont pas tant les énergies nouvelles que les économies d’énergie. On en dépense beaucoup inutilement  et il y a de l’intelligence à déployer notamment avec l’exploitation des big data etc. pour que cela devienne productif. Les sciences du vivant me paraissent un autre point d’application, avec la démographie, l’allongement de la durée de vie, et j’observe le nombre croissant de chercheurs qui s’impliquent dans ces problématiques.

 

 

Author: pergame

Créateur et réalisateur depuis 10 ans de show-rooms virtuels et de vitrines technologiques pour des groupes de haute technologie, PERGAME CONSEIL est un cabinet de conseil spécialisé dans la valorisation de l’innovation et des technologies. Ses experts et designers accélèrent la transformation des réseaux d’innovation en développant leur audience et leur rayonnement au sein des entreprises et de leurs filières métiers. L'expérience acquise par PERGAME CONSEIL et ses partenaires Cybel, Creé, RCBF dans la valorisation de l'innovation est irremplaçable pour les entreprises qui veulent progresser vite et bien. La part que le cabinet a pris depuis des années dans la priorité donnée à l'innovation aujourd'hui témoigne de son objectivité et de son sérieux dans ce domaine au-delà de la précarité des effets de mode.

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