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Yann Barbaux* : L’innovation est tirée par le business

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* Directeur de l’Innovation d’Airbus

Innovationblog : Quelle est la vision de l’innovation que vous voulez faire partager ?

Yann Barbaux : La stratégie d’innovation combine trois objectifs : 1) développer dans l’Entreprise la nouvelle culture de soutien généralisé à l’innovation, 2) accélérer le time to market, paramètre d’efficacité déterminant, 3) se concentrer sur ce qui crée de la valeur pour les clients – et par conséquence pour Airbus. La diffusion de cette culture requiert une mobilisation en termes de communication, de ressources humaines, de formation, de valorisation des comportements, de maîtrise de technologies requises par les innovations.  Les deux autres objectifs se définissent par le management du temps (comment gagner du temps ?), et du business (comment créer   de la valeur ?). Pour y parvenir, nous avons défini le processus d’innovation par une série d’étapes : capture des idées recevables ; analyse de leur degré de pertinence / faisabilité / impact ; insertion dans un business model ; vente à un client interne et incubation ; prototypage rapide ; évaluation des risques à prendre ; prise de décision finale de go/no go dans un timing très resserré. A ces dernières étapes correspond  un recours aux expertises qui sont remises en avant dans ce processus, représenté de façon symbolique sous la forme d’une montre dont chaque quadrant correspond au passage d’une étape.

InnovationblogQuels sont pour vous les nouveaux moteurs pour la recherche d’innovations ? Quels  freins restent à desserrer ? Les futurs constructeurs entrants du marché peuvent-ils challenger  vos performances ?

 Yann Barbaux : L’histoire d’Airbus, c’est une histoire d’innovations, engagée dès le premier avion, l’A300, poursuivie avec chaque nouvelle plateforme, ce qui a permis à Airbus d’émerger comme leader dans un univers aéronautique dominé jusque-là par trois acteurs majeurs américains, dont deux ont par la suite disparu du marché civil. Comment conserver cet esprit innovant de pionnier, fait d’enthousiasme, d’agilité, d’audace dans la réalité d’une entreprise devenue très grande, qui a dû mettre en place des processus robustes mais contraignants pour garantir la qualité, la sécurité, les délais, la quantité croissante des livraisons ? C’est en allumant le moteur de la transformation de culture qui se traduit avec des processus allégés par plus de flexibilité, plus d’agilité dans la capture des idées, plus de curiosité pour ce qui se passe au dehors de l’entreprise, plus de collaboration avec nos clients et nos fournisseurs, plus d’implication dans les coopérations avec des start-up  ou des PME. Et dans ce cadre plus de souci du cycle de sécurisation du chemin qui va de la détection des idées à l’application industrielle. Ce n’est pas le même pour une start-up que pour un groupe industriel. C’est aussi en prenant  garde à tout ce qui peut freiner ce mouvement : ce qui tient à ces processus robustes et ces standardisations mises en place qui peuvent affecter les processus allégés que je viens d’évoquer. Un nouveau challenge nous sera apporté par les prochains entrants du marché aéronautique. On peut s’attendre à ce qu’ils préparent, comme Airbus a ses débuts, des offres de challengers.  Mais nous entendons élargir notre effort d’innovation, pour développer l’avance du leader que nous sommes devenus…

Innovationblog : L’innovation n’est pas que technologique.  Quel est le lien entre l’innovation et la recherche technologique ?

Yann Barbaux : Les technologies sont certes présentes partout, mais l’innovation que nous voulons développer dépasse la seule considération technologique, pour toucher toutes les fonctions de l’entreprise. Elle s’attache à formaliser de nouveaux business models pour les clients,  et des nouveaux process industriels, de design, d’achat dans l’Entreprise…..  Tout cela en créant de la valeur pour le client, ou en réduisant les coûts de l’entreprise.  C’est l’invention qui est poussée par la technologie,  mais l’innovation, elle, est tirée par le business. Steve Jobs disait que « l’innovation, c’est une idée livrée à un client ». L’innovation ne se vise-t-elle pour autant qu’à court terme ? Non,  elle se prépare aussi à long terme. Mais si c’est à horizon 2030, on ne sait pas vraiment prévoir maintenant ce que seront les évolutions ou révolutions technologiques réelles, ni l’écosystème économique et sociétal ; on pourra seulement le prévoir à un moment donné. On doit donc toujours prendre en compte d’une manière générale l’état de disponibilité et de prévisibilité des technologies pour innover. Airbus offre aujourd’hui une gamme complète de produits appréciés par les clients, qui a demandé du temps pour être développée. Il s’agit maintenant de la faire vivre et évoluer en permanence, comme dans l’automobile, dans toutes ses dimensions. Cela n’exclut évidemment pas les ruptures technologiques dues à la R&T, mais ça se fera sans attendre des échéances lointaines.

Innovationblog : Qui sont les acteurs de l’innovation parmi les stakeholders de l’entreprise ?  Et quels sont les métiers les mieux placés pour impulser et stimuler la recherche et la mise en œuvre d’innovations ?

Yann Barbaux : Notre univers, c’est celui d’experts techniques. Ce sont les acteurs de l’innovation au quotidien. Si tous les métiers de l’Entreprise sont concernés, plus précisément, la chaîne de l’innovation est formée de trois maillons majeurs : le Marketing, la R&T et l’Industrie, qui doivent se confronter pour savoir induire les attentes du marché par l’apport de solutions nouvelles, fiables et désirables. Celles-ci se traduisent pour les clients par l’achat et l’usage de nouveaux produits et services.  Tout dépend donc d’abord de trois savoir-faire : la compréhension du client (Marketing), ce qu’on ne souligne pas assez.  Ensuite, la faisabilité, domaine de l’Ingénierie, rôle pivot, bien entendu. Et enfin l’Industrie, soit interne soit sous- traitante, à ne pas sous-estimer. C’est elle qui assure le passage au réel, en étant en capacité de réussir la production avec des coûts et des délais imposés, ce qui est toujours un défi. C’est pourquoi, compte-tenu de la part très importante de l’outsourcing industriel, les Achats, qui gèrent les sous-traitants et les fournisseurs, deviennent le quatrième acteur-clef de la chaîne.

Innovationblog : Le monde économique escompte un impact  du numérique pour apporter l’innovation.  Quelle place pensez-vous que le numérique doit prendre ?

Yann Barbaux : L’importance de la simulation numérique dans l’aéronautique n’est pas nouvelle et elle est capitale. Depuis des années elle a permis le raccourcissement des délais, l’allégement des coûts… C’est un instrument essentiel et courant. Elle a abouti à une nouvelle étape majeure, la maquette numérique des avions, outil de dialogue entre le Bureau d’Etudes, la Production et les Fournisseurs, qui a transformé la façon de travailler. Aujourd’hui, les systèmes d’information sont toujours porteurs d’innovation, mais comme ils évoluent très rapidement, il faut savoir bien les utiliser. Nous avons ainsi des laboratoires d’innovation sur l’utilisation de la réalité virtuelle dans toutes les phases de la vie du produit, depuis le marketing jusqu’à la formation des opérateurs de maintenance, en passant par l’optimisation du design vis-à-vis des contraintes de fabrication. Elles permettront d’aller au-delà de la maquette numérique. Par ailleurs, il y a le monde des usages bureautiques, je pense notamment au réseau social de l’entreprise, qui représente d’autres enjeux décisifs. La DSI a dans ce domaine cette mission majeure de répondre aux attentes des ingénieurs, en connectant mieux les personnes de l’Entreprise entre elles afin d’augmenter le brassage des idées, en leur fournissant des produits déjà sur le marché des particuliers (tablettes, etc.)… D’une manière générale, le DSI exerce une responsabilité critique sur l’accompagnement de l’innovation. La DSI a ce rôle parfois ingrat de devoir intégrer, standardiser et normaliser des solutions diverses qui doivent impérativement bien fonctionner, garantir la sécurité, maîtriser les coûts, ce qui n’est pas facile…

Innovationblog :  Pour prendre en compte les défis sociétaux, quelles nouvelles réponses d’intelligence collective peut-on promouvoir  ?

Yann Barbaux : L’intelligence collective, au-delà même de l’entreprise, est au cœur de la dynamique de l’innovation, que ce soit avec ce qu’on appelle l’open innovation (outside-in), les partenariats avec les start-up et les fournisseurs, avec lesquels nous devons partager une même culture, les coopérations avec les compagnies aériennes clientes avec lesquelles nous développons ensemble beaucoup d’idées… Cette intelligence vise à augmenter les revenus additionnels des clients d’Airbus à travers des produits/services différenciés qui nous donnent des avantages compétitifs. Dans l’entreprise, les équipes de veille économique, technique, compétitive  etc. qui travaillent sur les tendances de marché se mettent en réseaux pour créer de véritables cerveaux collectifs producteurs, à partir des signaux détectés, d’intuitions collectives sur des sujets donnés, ce qui permet une vision profonde de la réalité. Airbus a une solide expérience déjà dans ce domaine de communautés innovantes avec un réseau social, une communauté innovation, des workshops, des méthodologies de créativité spécifiques (par exemple la méthode Sprint, pour réfléchir dans un temps court sur un thème donné).

Innovationblog : Comment pensez-vous qu’il soit possible de piloter l’innovation ?

Yann Barbaux : Piloter l’innovation, c’est d’abord, par des actions de formation, de communication et de reconnaissance,  développer et encourager une culture appropriée, qui porte à la fois sur des éléments de comportement, d’état d’esprit (curiosité, ouverture sur les autres, remise en cause permanente…) et sur des méthodes de travail qui favorisent l’émergence d’idées nouvelles (le Design Thinking, par exemple). C’est ensuite mettre en place, en amont, ces méthodes de travail et outils de créativité pour doper la génération d’idées, et en particulier d’idées non conventionnelles (Out-of the-Box) : on travaille sur la  base à la fois de campagnes de recueil d’idées et de problem solving. C’est enfin mettre en oeuvre un processus simple de sélection des projets, qui permet d’accélérer à la fois les prises de décisions, mais également l’implémentation des idées, en concentrant les ressources, les budgets, l’attention du management, sur un nombre limité de priorités (les Innovation Highways). Cette sélection se fait par l’analyse des dossiers par des experts, sur la base de critères simples d’impact (valeur pour nos clients et pour l’entreprise), de faisabilité technique et industrielle et de business case.

Innovationblog : Pensez-vous que le management de l’innovation diffère selon les secteurs… ou qu’il est analogue à travers des applications diverses ?

Yann Barbaux : Non, je crois qu’au-delà des expertises et des marchés qui distinguent les problématiques, c’est au fond toujours la même chose. Ce qui diffère, ce sont les cycles d’évolution. Le rendez-vous à mettre au point est celui entre la maturité des technologies et la maturité des marchés. Ce ne sont pas les mêmes temps de connexion selon qu’on est dans l’électronique, la mécanique, l’informatique, la chimie, la biologie,  etc.  De là peuvent se différencier les expériences. Si l’approche générale et les méthodes de génération d’idées, de sélection, d’ouverture sur l’extérieur, sont communes à tous les cas, les différences en termes de cycles peuvent conduire à des différences des éléments tels que le make or buy  (développement de compétences internes, partenariat stratégiques avec des acteurs académiques, ou, à l’inverse, achat sur étagère de briques technologiques, ou de sociétés, pour s’adapter rapidement) ou la gestion de la propriété intellectuelle (prendre le temps de se protéger par des brevets, ou, à l’opposé, être en permanence le premier sur le marché, pour des secteurs ou la « durée de vie » de l’innovation est de toutes façons très courte).

Innovationblog :  La communication concernant l’innovation vous parait-elle correctement utilisée aujourd’hui ? Que peut-on en attendre ?

Yann Barbaux : La communication apparaît essentielle pour produire le changement de culture. Elle est d’autant plus importante que chacun, notamment dans une entreprise qui a un rapport étroit avec l’innovation comme Airbus, a des idées dans ce domaine. Pour être efficace, il faut que tous les participants à la chaîne de valeur puissent converger sur la même vision, la même intuition et la transmettre  aussi bien aux personnels qu’à des clients de plus en plus différents. Car il s’agit bien de leur faire comprendre les occasions de création de valeur et les différenciations sur leur marché dont nous désirons les faire bénéficier. La bonne communication est difficile et demande des efforts parce que la compréhension est clef, comme la motivation.

Innovationblog :  Quelles innovations vous paraissent elles susceptibles de modifier le plus le monde de la mobilité dans les années à venir ?

Yann Barbaux : Je vois pour ma part deux domaines : l’énergie, avec en particulier dans un premier temps l’avion plus électrique, avec des réductions de masse liées au remplacement des systèmes hydrauliques, puis, dans un avenir plus lointain, la possibilité d’avoir une propulsion hybride électrique / thermique.

Et la connectivité qui permettra aux consommateurs (les clients de nos clients) de se connecter au cyberespace, avec toutes les technologies de communication, et aux techniciens d’anticiper et d’éclairer la maintenance. Avec des retombées de toute sorte comme les bagages connectés aux téléphones

Author: pergame

Créateur et réalisateur depuis 10 ans de show-rooms virtuels et de vitrines technologiques pour des groupes de haute technologie, PERGAME CONSEIL est un cabinet de conseil spécialisé dans la valorisation de l’innovation et des technologies. Ses experts et designers accélèrent la transformation des réseaux d’innovation en développant leur audience et leur rayonnement au sein des entreprises et de leurs filières métiers. L'expérience acquise par PERGAME CONSEIL et ses partenaires Cybel, Creé, RCBF dans la valorisation de l'innovation est irremplaçable pour les entreprises qui veulent progresser vite et bien. La part que le cabinet a pris depuis des années dans la priorité donnée à l'innovation aujourd'hui témoigne de son objectivité et de son sérieux dans ce domaine au-delà de la précarité des effets de mode.

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